19 avril 2007
7. Epilogue en forme de prologue… ou bien l’inverse

La fin est proche. Je le sais, je sens la mort qui rode. Depuis deux jours je m’y prépare afin te tirer ma révérence en faisant un pied de nez à la vie. Je la défierai une dernière fois : Regarde-moi bien, je sors la tête haute avec les honneurs dus au vainqueur. Je n’ai jamais plié sous tes tortures, je n’ai jamais-jamais craqué, malgré ce que tu m’as fait subir. Je mourrai en platine comme si tu m’avais comblée, comme si, sur un coup de tête stupide je n’avais jamais mis le pied dans ce challenge insensé qui m’a privée de l’essentiel et nourrie de frustrations.

Je prendrai ma petite valise – j’ai si peu de choses à emporter : des bouquets de roses par dizaines et quatre bottes dépareillées – j’avalerai d’un trait le dernier verre du condamné et je partirai en confiance pour le club med des trépassés, bercée par le chant des Hulas. Sur ma tombe le soleil viendra jouer avec les lettres d’or de mon épitaphe :
Ci-git Hélaime Leflouze, la tante d’Amérique
à jamais regrettée par ses enfants et son éternel fiancé.
Jusqu’à ce que la mort les unisse.

Ce matin je me suis offert ce dont j’avais toujours rêvé : un objet parfaitement inutile le plus cher de sa catégorie. Toutes mes économies y sont passées. Les économies de toute une vie pour m’offrir ce fauteuil qui se transmettra dans la famille de génération en génération, comme le trône d’une dynastie. Au-dessus de mon trône dérisoire, j’ai accroché le portrait d’Adrien qui m’a toujours soutenue dans les moments difficiles. Aujourd’hui, j’aimerais pouvoir enfin lui dire : Adrien, épouse-moi, je t’aime. Je sais qu’il a attendu toute sa vie ces mots qui n’ont jamais franchi mes lèvres pour mieux me tarauder le cœur.

Je me sens si lasse, si fatiguée. Les tracas, les soucis m’ont prématurément usée. A quarante six ans mes cheveux avaient blanchi en une nuit et j’en paraissais bien soixante. Aujourd’hui que j’en compte soixante dix sept, je n’ai pas changé. Il paraît que lorsque la mort doit frapper on voit défiler toute sa vie.
Ma vie ! Il me semble qu’elle a commencé le dernier jour de l’été de mes 18 ans, quand j’ai appris la mort tragique de ma cousine Elhamas Souhassou.

Pauvre Elhamas ! Elle avait été si heureuse de nous apprendre qu’elle avait fait la une du journal avec sa tentative de relever le challenge de l’arbre à flouze. Ce n’était pourtant pas faute de l’avoir mise en garde, ses parents, les miens :
- Mais c’est de la folie, Elhamas, tu te rends pas compte ? Gagner sa vie avec un seul arbre à flouze alors que tu toujours vécu dans le luxe. Tu n’y arriveras jamais !

Têtue comme elle l’était –un défaut de famille- elle s’était récriée :
- SI ! J’y arriverai ! Mais je sais pourquoi vous me dites ça : Vous êtes jaloux ! .Jaloux, oui-parfaitement ! Parce qu’on va parler de moi partout : dans les journaux, à la télé, et que vous resterez toujours de parfaits inconnus malgré tout votre pognon : La gloire, ça s’achète pas, ça se mérite !
Et moi, du haut de mes quinze ans, j’en avais fait mon héroïne. Elle m’écrivait régulièrement, m’envoyait des photos. Je me nourrissais des épisodes de son aventure et je rêvais d’en faire autant.

- J’ai été bouleversée d’apprendre comment son rêve de gloire avait pris fin brutalement. C’était après la naissance de sa fille, quand elle s’était retrouvée enceinte une fois de trop. Tout le monde lui avait dit que c’était bien trop tôt, vu les conditions de vie qu’elle connaissait. Mais allez donc lui faire entendre raison. Elle est morte de faim et d’épuisement.
- Ca devait finir comme ça, avaient commenté mes parents. Elhamas était une brave fille, mais il faut bien admettre qu’elle avait un petit pois en guise de cervelle. Ce challenge est tout simplement impossible, n’importe quelle personne censée le lui aurait dit.
J’avais plaidé sa cause avec passion :
- Je suis sûre qu’elle aurait pu y arriver ! Si le drame c’était produit un jour plus tard, sa fille aurait fêté son anniversaire, elle aurait pu la sauver en suppliant la faucheuse. Elle n’a pas eu de chance, c’est tout.
- Tu dis n’importe quoi, Hélaime ! PERSONNE n’aurait pu y arriver. A sa place, tu n’aurais pas tenu 8 jours.
J’ai tenu… près de cinquante ans.
20 avril 2007
8. Un Nouveau départ

C’est pour leur prouver qu’ils avaient tort que j’ai atterri en ce lundi, dernier jour de l’été, sur ce terrain du 3 rue du Désespoir, rebaptisé en toute pompe 3 rue du Bonheur.
Quelle dérision !
Je m’y revois comme si c’était hier. J’ai eu une pensée émue pour ma pauvre Elhamas, et j’ai pris le taxi pour découvrir ce terrain communautaire dont elle m’avait tant rebattu les oreilles.

C’était super, tout à fait comme je me l’étais imaginé. Il y avait des tonnes de choses à faire sur ce terrain et je commençais par me faire plaisir en dansant un petit smustle.

Ensuite je suis allée me relaxer dans un bain à remous. Je n’y suis pas restée longtemps car au lieu de me rafraîchir, j’ai senti monter ma température. Il faudra qu’on m’explique un jour. Enfin il « aurait » fallu qu’on m’explique, à présent…

C’était trop tentant : Je me suis essayée à l’électrosphère et comme prévu je me suis faite éjecter. Mais ça m’a coupé l’envie et j’ai pu aller manger des hot dogs en attendant que les habitués arrivent. J’avais une furieuse envie d’inviter quelqu’un mais je n’avais encore croisé que des femmes sur ce terrain et les employés… merci bien, pour qu’ils soient toujours en train de surveiller mes faits et gestes ! C’est que j’allais passer une bonne partie de ma vie ici, moi.

Enfin, j’ai aperçu un homme. J’ai couru à sa rencontre.

Il m’a dit s’appeler Adrien Sim et après avoir papoté et échangé quelques blagues, il m’a clairement laissé entendre que je ne lui étais pas indifférente. Comme il ne me déplaisait pas non plus j’ai sorti mon attirail de charme.
Il a eu l’air d’apprécier.

J’avais d’abord pensé l’inviter au restaurant, mais comme nous avions l’air de bien nous entendre, je me suis lancée à lui proposer un rendez-vous.

Nous-nous sommes installés à une table, mais n’avions pas vraiment besoin de consommer. Pour moi les hot dogs étaient encore frais et lui n’était pas affamé. Nous-nous sommes donc contentés de poursuivre notre conversation.

Puis nous avons dansé ensemble, vainement tenté de faire une partie de foot-bag et fini par une bataille d’oreillers en règle dans la salle de musculation. Adrien m’a dit qu’il devait rentrer mais qu’on pourrait peut-être se revoir.
Après son départ, je suis allée prendre une douche, manger un dernier hot dog, et j’ai appelé le taxi pour qu’il me ramène à la maison.

J’avais largement de quoi m’offrir un arbre à flouze et j’étais sur un petit nuage. Je me suis offert un fauteuil et j’ai commencé à faire des mots croisés. Un type est passé. Le genre de type qu’il vaut mieux éviter de rencontrer. Je l’ai entendu marmonner :
- Tiens, un nouveau boudin ! Ca n’a que la peau et les os.
Ca ne valait pas le coup de relever. J’ai fait celle qui n’avait rien entendu.

Je me suis un peu assoupie et j’ai découvert avec surprise que j’avais reçu du courrier : Une lettre d’Adrien qui me fit vraiment plaisir. Comme la journée était loin d’être terminée, j’ai décidé de retourner sur le terrain communautaire.

Je n’avais pas eu le temps de me lasser des distractions mises à ma disposition,
mais j’ai commencé par prendre une douche. Nécessité fait loi.
Je me suis fait un ultime plaisir en m’entraînant aux échecs.

Je n’ai même pas eu besoin de me faire griller des hot dogs. Un client difficile avait refusé de goûter à sa salade de gésiers. Je ne me suis pas faite prier pour la manger quand le garçon m’a proposé :
- Si ça vous dit, ne vous gênez pas, de toute façon elle est payée.
Un repas gratos, ça ne se refuse pas.

Le soir même j’avais réalisé mon désir de gagner 100 $ et je commençai à rêver.
Tout me semblait si facile. Presque trop. Comment Elhamas s’y était-elle prise pour galérer comme elle me l’avait raconté ?
Je suis encore retournée sur le terrain communautaire pour ne pas me retrouver à tourner en rond avec personne à qui parler.
Points : 1

Quand je me suis décidée à rentrer j’étais au bord de l’épuisement. Je me suis offert une sieste sur un vieux canapé. Pas le grand luxe, d’accord, mais suffisamment confortable pour y passer une bonne nuit. Au terme de cette première journée, j’avais de quoi être fière de moi. Finalement, ce challenge n’avait rien de l’enfer qu’on m’avait prédit.
Mardi 2ème jour
J’ai fait des mots croisés en attendant le taxi. Je n’avais pas revu Adrien mais je sais qu’il était passé sur le terrain, pendant mon sommeil sans doute, car à mon réveil j’ai trouvé un soliflore avec une rose et un très gentil mot d’amour.

Je passe mon temps à faire la navette entre le terrain communautaire et mon propre terrain et j’étais certaine d’y rencontrer Laurent Marquès un jour ou l’autre. Elhamas m’avait rapporté qu’il passait les 3/4 de sa vie sur ce terrain. Je le reconnus aussitôt d’après la description qu’elle m’en avait faite : Un rouquin avec les cheveux mi-longs et beaucoup de charme.
Pour le charme, c’était tout à fait subjectif.
Quand je lui ai annoncé que j’étais la cousine d’Elhamas et que j’avais décidé de reprendre le challenge à mon compte, il a éclaté en sanglots.
- Pauvre Elhamas, je l’aimais tant ! Il paraît qu’elle avait une petite fille, elle m’en avait jamais parlé. Je suis presque sûr d’en être le père. J’aurais tant aimé la retrouver, vous savez pas ce qu’elle est devenue ? On m’a parlé d’un orphelinat.

Nous avons continué à parler d’Elhamas et de sa pauvre vie une bonne partie de la journée. Je lui ai appris qu’Aroza avait été adoptée par une bonne famille. Je me gardais bien de lui parler de Jérôme Larson, puisqu’il était persuadé d’être le père de la bambine. Mais il est certain que pour lui, ça avait facilité les choses. Aroza n’avait pas passé 24 h à l’orphelinat.
Elhamas m’avait parlé de ces chiens qui venaient sans cesse faire des trous dans son terrain.
Il aurait été étonnant qu’ils perdent leurs mauvaises habitudes.

Dormir pour récupérer deux grammes d’énergie, aller sur le terrain communautaire pour manger, se laver, faire ses besoins et essayer de combler quelques uns de ses désirs, c’est usant. J’en faisais la triste expérience et commençais à penser que mes parents avaient raison : je ne tiendrais pas longtemps à ce rythme.

Il m’est même arrivé d’être tellement épuisée que je ne trouvais plus la force de me traîner jusqu’au canapé. J’ai dû faire connaissance avec la bordure du trottoir et comme oreiller, j’ai déjà vu mieux

J’étais en manque de tout et particulièrement de distraction. Il fallait à chaque instant procéder à des choix cruciaux : Aller manger ou dormir ? Se distraire ou aller se laver ? Je savais que seul un rendez-vous paradisiaque pouvait mettre fin à ce dilemme. Il fallait que je trouve un homme, et vite.
9. A l'ombre de mon mur

J’étais presque certaine de retrouver Laurent Marquès sur le terrain communautaire.
Je ne me trompais pas.
Nous avons réuni nos deux solitudes.

Il s’est bien fait un peu prier pour se laisser embrasser.
- Mais-heu ! Comme vous y allez ! Vous oubliez que je suis en deuil.
J’ai quand même fini par le convaincre que ça ne ramènerait pas Elhamas
et qu’il n’y avait pas de mal à se faire du bien.

Quand nous nous sommes séparés, j’ai recouvré la raison.
Qu’avais-je fait ?
Je l’avais utilisé comme un vulgaire instrument. Je n’avais tenu compte ni de sa réserve, ni de ses sentiments.
Je me sentais sale, je me dégoûtais.

Mais ça m’aura toujours permis de finir ma nuit dans un vrai lit.
De quoi faire taire bien des scrupules.

Ce qui n’empêcha pas les remords. Je fis cauchemar sur cauchemar : La faucheuse venait me chercher et il ne restait de moi qu’une tombe de ciment gris avec ces quelques mots : Ci-gît Hélaime Leflouz, pauvresse parmi les pauvres.

Mercredi 3ème jour
Malgré une nuit agitée, je me réveillais en grande forme. Même si mon lit ne possédait jamais qu’un matelas de lattes de bois, me retrouver entre des draps frais m’avait permis de ne pas voir baisser ma barre d’hygiène à une vitesse vertigineuse et je décidai d’appeler Laurent pour lui présenter mes excuses.

- Laurent, pour hier soir tu sais… je crois que je me suis méprise sur mes sentiments. Mieux vaudrait en rester là.
Je ne crois pas qu’il m’ait suivie.
- Mais Hélaime, tu l’as dit toi-même, ça ne ramènera pas Elhamas.
Comment lui faire comprendre qu’il ne m’inspirait que de la compassion ? Surtout lorsqu’il a ajouté.
- Toute la nuit, je n’ai pensé qu’à toi. A ce que nous pourrions reconstruire ensemble.

Il m’a accompagnée sur le terrain communautaire et nous avons passé une bonne journée sans équivoque. Sauf qu’au moment de se séparer j’ai refusé de l’embrasser et là, il a enfin eu l’air de capter que je ne reviendrai pas sur ma décision. Il m’a dit toute sa déception.
- Je croyais… enfin, tu m’avais laissé entendre qu’il y avait quelque chose de fort entre nous.
- Mais IL Y A quelque chose de fort : Tu es un homme formidable, je suis fière d’être ton amie.
- Amie ? Je ne suis qu’un ami pour toi ?
- Un ami très cher, Laurent, ce n’est pas rien !
Je me suis engouffrée dans le taxi pour échapper à son regard.

A l’ombre de mon mur, j’ai commencé à étudier la cuisine. Entre-temps j’avais comblé les trous dans mon terrain et je ne quittai mon livre que pour récolter mes simflouzes et arroser l’arbre copieusement. C’était ma seule source de revenus, il ne fallait pas qu’il me lâche.

Le soir même, je retrouvai Adrien à la salle de sports. Il me dit combien je lui avais manqué et qu’il rêvait de m’embrasser langoureusement depuis que nous nous étions quittés. Comme de mon côté ce programme me séduisait, c’était un désir facile à satisfaire.

- Je suis le plus heureux des hommes, déclara-t-il, s’apprêtant à quitter la salle.
Si je m’attendais à ça ! Je tentai de le retenir.
- Adrien ? T’es si pressé ? Tu veux pas me rejoindre dans le bain à remous ?

Et là… je n’en crus pas mes yeux.

Il quitta prestement ses vêtements. TOUS ses vêtements et entra dans le bain nu comme un ver.
Quel choc !
A son tour de me demander :
- Mais alors, Hélaime qu’est ce qui se passe ? T’en as déjà assez du bain à remous ?
Car j’avais sauté hors de l’eau.
- C’est que…
Je devais être rouge comme une tomate. Il se mit à rire.
- Faut pas être gênée ! T’as jamais vu d’homme nu ?
Jamais en pareilles circonstances en tous cas. Mais je fis taire ma pudeur et nous gardâmes tous deux de cette soirée un souvenir merveilleux.

Jeudi 4ème jour
Le jeudi, profitant des dernier beaux jours de l’automne, je passais ma journée à étudier la cuisine et à attendre impatiemment de pouvoir appeler Adrien. Je savais pouvoir le joindre le matin avant neuf heures et le soir après dix-huit heures en semaine, et à toute heure durant le week-end.

Mon bas de laine commençait à s’arrondir. Ce jour-là je comptai que j’avais déjà gagné 500 $. De quoi m’offrir un frigo quand la faim se faisait pressante. Je passais donc moins de temps en va-et-vient sur le terrain communautaire et en trouvais davantage pour mes études.
Points : 6

Comme nous-nous l’étions promis la veille, Adrien vint me rejoindre sur ce terrain - où je commençais à me sentir chez moi - avant de regagner ensemble le terrain communautaire.

Nous avons encore connu un moment merveilleux.
Je n’avais plus aucun doute : Adrien était l’homme de ma vie.
En me levant pour cueillir mon flouze, j’ai eu la surprise de découvrir une gigantesque fontaine avec un petit mot de mon chéri. Mais les dures lois qui m’étaient imposées m’ont contrainte à le placer dans mon inventaire sans avoir le loisir d’en jouir.

Je me sentais frustrée – on le serait à moins- et je m’abîmai dans l’étude
de nouvelles recettes de cuisine afin d’éviter d’y penser.

Quand enfin, les yeux usés par le manque de lumière et la tête engourdie de fatigue je décidai qu’il était l’heure de retourner me coucher, je pus m’offrir un meilleur lit qui me permettrait de récupérer plus vite mon énergie.

Elhamas m’avait bien dit que le quartier n’était pas sûr.
Mais recevoir la visite d’un cambrioleur quand on ne possède que le lit dans lequel on dort !
Je pouvais me recoucher tranquille.
21 avril 2007
10. La fourmi dans son logis

Ce n’est qu’au matin, - en trouvant le petit mot qui devait l’accompagner-, que je réalisai que le cambrioleur avait emporté un bouquet que m’avait offert Adrien.
Inlassablement, je poursuivais mes études.
En dehors des rendez-vous avec Adrien, j’avais rien de mieux à faire de toute façon.

Après une bonne douche - que je pouvais maintenant prendre à domicile - ma seule distraction consistait à résoudre les mots croisés du journal local. Chaque jour qui passait, ils me paraissaient de plus en plus faciles et j’aurais voulu pouvoir m’attaquer à des problèmes de logique plus ardus.

Il fallait bien tuer le temps. Je m’essayai à la chasse aux papillons.
Mais s’ils n’avaient affaire qu’à moi, ils pourraient voler tranquilles : je manquais de rapidité.

Parfois, en repensant à mon voleur, je sentais monter en moi de véritables bouffées de haine. Il ne m’avait pris qu’un bouquet, mais – j’en tremble- si je ne m’étais pas empressée de ranger ma fontaine, c’est ELLE qu’il aurait emportée. Ces gens-là mériteraient de passer leur vie derrière des barreaux avec une porte bien cadenassée au lieu de piller les pauvres gens.

Ce soir-là, Adrien et moi sommes restés à la maison où j’avais provisoirement installé un lit double.
Et nous scellâmes notre amour.

Sitôt son départ, je me construisis une maison, afin que l’hiver ne vienne pas me prendre par surprise.
Points : 26
J’ai dû remplacer mon lit par un canapé premier prix. La galère avait repris le dessus.
Bien à l’abri dans ma cahute, je rêvais en vrac de fiançailles avec Adrien, de voir le fantôme de mon voleur – qu’il crève ! – que j’avais gagné 1000 $ et que je pouvais m’acheter un frigo.
On fait de ces rêves parfois !

Samedi 6ème jour
Je n’ai gardé qu’un vague souvenir de ce samedi.
J’ai bien dû étudier encore et toujours de nouvelles recettes de cuisine.

Ah-si ! Je suis allée nager à la piscine.
Je craignais que tous ces hot dogs que je me cuisinais sur le barbecue de l’espace pique-nique ne finissent par se porter sur mes hanches.

Comme tous les soirs à présent, Adrien est venu me chercher pour que nous fassions la route ensemble.

Nous-nous sommes retrouvés dans le bain à remous et comme je n’avais plus de lit double à la maison…
- Ca y est ? T’es plus choquée de me voir nu ? a plaisanté Adrien.
- Dis-donc, toi ! Prends-moi pour une cruche, te gêne pas ! ai-je répondu sur le même ton, en l’éclaboussant copieusement.

Les séparations me semblent de plus en plus difficiles. J’aimerais pouvoir lui demander de venir vivre avec moi en permanence. A deux les choses seraient tellement plus faciles.
A tout point de vue.
Foutu challenge !

Mes progrès en cuisine me permettent à présent de griller des hamburgers autrement plus nourrissants que les hot dogs. Pas sure qu’ils soient meilleurs pour ma ligne, mais mon estomac leur dit merci d’être plus vite rassasié.
L’hiver arrive et finalement, j’avais tort de m’en faire. J’ai pu me racheter un vrai lit dès ce soir-là. Agrandir la maison ou acheter un lit ? La question ne s’était pas posée longtemps : Dans un lit, on ne sent pas le froid. Alors pour la maison… rien ne presse.
Un autre choix, autrement plus crucial s’imposait. Je me connais, j’ai toujours été instable dans mes désirs, - sinon les désirs bassement matériels comme acheter un frigo, une douche, des toilettes... Alors : me fiancer avec Adrien ou gagner 1000 $ ? Après avoir longtemps hésité j’ai opté pour les fiançailles.

Dimanche 7ème jour
Si les livres de cuisine n’existaient pas, faudrait les inventer. Plus je lis, plus j’en apprends des choses.
Dire qu’avant d’arriver ici j’étais tout juste apte à me tartiner des sandwiches.

Je faisais la grasse matinée quand j’ai aperçu Laurent.
Le pauvre, il me fait un peu pitié. Je me suis mal conduite envers lui et j’ai bien peur qu’il se fasse toujours des idées nous concernant.

Je m’apprêtais à l’appeler quand il a aperçu mes bouquets de roses sur le trottoir. Il a pris un air malheureux et je n’ai plus osé l’aborder. J’espère au moins qu’il est fixé et qu’il acceptera ma proposition de devenir meilleurs amis.

Je croyais qu’Adrien avait oublié notre rendez-vous habituel en ne le voyant pas arriver après son travail. Mais je me trompais. Il tenait à m’inviter au centre ville pour changer un peu du terrain communautaire du quartier que je ne voyais que trop.
J’ai accepté avec empressement.

Je n’irai pas jusqu’à dire que j’étais déçue… mais si quand même un peu. Le bazar Rapidos, pour un rendez-vous dont je me faisais une fête, c’était un peu craignos. Heureusement qu’Adrien était toujours semblable à lui-même, c’est à dire : adorable.

Si bien que je ne résistai pas plus longtemps pour lui faire ma demande de fiançailles.
Il accepta en m’assurant que je n’aurais su lui faire plus grand plaisir.
22 avril 2007
11. Du moment qu’on a la santé...

Lundi 8ème jour
Lundi matin, Adrien m’a fait la surprise de venir me voir avant de partir à son travail. Il est toujours si plein d’attentions que je ne saurais plus me passer de lui. Je n’ai plus de pensées que pour lui et il a pris le pas sur mon désir de gagner 1 000 $. Chose dont je me serais crue incapable.

Bonne surprise : Il a tombé de la neige !
J’adore la neige. Quand j’étais petite il n’en tombait jamais, mais ça revenait souvent dans les conversations des grands. Et moi, j’interrogeais, je me faisais raconter : les batailles, les bonhommes de neige, les flocons qui volent comme des plumes… toute ma vie je garderai présent à l’esprit l’émerveillement qu’ont suscité chez moi ces premières chutes.

Aussitôt j’ai entrepris de construire un bonhomme de neige. Mais j’étais loin d’imaginer que la neige était si froide. Malgré le désir que j’en avais, j’ai dû remettre à plus tard la finition pour me mettre à l’abri dans la maison où j’ai retrouvé mes habitudes : l’étude des recettes de cuisine.

Heureusement que je l’avais cette maison, car il faisait un froid polaire.
- Regarde Hélaime ! Un pingouin ! m’a fait remarquer Adrien.
Vu le temps, ça ne m’a pas étonnée… ou si peu.

Comme si on n’avait pas assez des chiens pour nous polluer l’environnement. Si maintenant les pingouins s’y mettent ! Il a fallu que je nettoie le petit souvenir qu’il avait laissé sur le trottoir.

Après mon petit tour au terrain communautaire, j’ai absolument voulu terminer le bonhomme que j’avais commencé. Puis je me suis étendue sur la neige écartant les bras et les jambes comme pour me fondre en elle. En me relevant, - parce qu’il faisait quand même pas chaud – j’ai constaté que les traces que j’avais laissées rappelaient vaguement un ange. Un ange de neige ! Décidément, je me surprenais à aimer l’hiver. C’était vraiment la plus belle des quatre saisons.

J’ai commencé à déchanter quand je me suis retrouvée avec l’onglée, quasiment gelée.
Il m’a fallu boire plusieurs tasses de chocolat chaud avant de retrouver des couleurs normales.

mardi 9ème jour
La leçon avait porté. Il fallait que je trouve des distractions moins risquées.
Je me suis mise à la peinture.

Quand j’ai raconté ma mésaventure à Adrien, il m’a fait la morale comme à une gamine.
- T’es pas raisonnable Hélaime. Je t’aurais aidée à le finir ton bonhomme de neige. Faut toujours que tu te lances des défis insensés.
J’ai plaidé ma cause :
- Mais c’était pas un défi ! Je sentais pas le froid, c’est juste quand j’ai arrêté que je me suis rendue compte que ma peau était devenue toute bleue.

Après notre petit tour sur le terrain communautaire qui ne se termine jamais sans que nous nous retrouvions à faire… ce que certains appelleraient des bêtises, dans le bain à remous, j’ai pu me régaler d’autre chose que de hamburgers : un bon plat de spaghettis abandonné sur le comptoir. Encore un client qui avait eu les yeux plus gros que le ventre. Je les avalais à toute vitesse en jetant des regards furtifs autour de moi pour voir si quelqu’un avait surpris mon manège.

- Votre appétit fait plaisir à voir, m’a lancé le serveur en débarrassant mon assiette.
J’étais un peu gênée.
- Heu… je vous dois quelque chose pour le plat ? proposai-je en espérant qu’il m’en ferait cadeau comme la dernière fois.
- Mais-nan, c’est offert par la maison, vous savez bien. Ils seraient perdus de toute façon. Autant vous en faire profiter puisque ça a l’air de vous faire tellement plaisir.
OUF ! Sauvée.

La nuit était encore longue et je n’avais pas envie de rentrer. Comme Adrien tardait également à partir, je lui proposai de nous retrouver au Coin des boutiques. Dans cabine de photomaton nous n’avons pas tiré de photo.

Mercredi 10ème jour
Le soleil était déjà haut quand j’ai quitté le Coin des boutiques.
Il commençait à me tarder de retrouver mes petites habitudes.

J’ai déjeuné à la maison et passé la journée à peindre et à étudier.
Ah, il faut quand même signaler que j’ai enfin gagné 1 500 $
Mais je dors toujours dehors : Question de choix, encore une fois.
Points : 41

Adrien est vraiment trop chou. Il m’a offert un flipper pour que je puisse me distraire en son absence. Je n’ai pas eu le cœur de lui dire qu’il irait rejoindre sa fontaine dans mon inventaire. Il n’a jamais posé de question à ce sujet, sans doute doit-il s’imaginer que je l’ai revendue pour payer quelques factures. En parlant de factures, je n’oublie jamais de les payer : 12 $ c’est raisonnable. Les Vautours ne sont pas gâtés avec moi : comme je ne possède rien en propre, ils ne peuvent me taxer que sur le terrain.
Jeudi 11ème jour
Je comptais les jours avant le week-end quand Adrien est passé pour son petit bonjour du matin. Nous décidons de prendre le taxi quand soudain, je pousse un grand cri. Je ne me suis pas sentie aussi mal depuis des lustres. J’ai l’impression d’avoir dormi sur une planche de fakir. Adrien n’est pas sans remarquer ma pâleur et la souffrance qui crispe mes traits.
- Que se passe-t-il Hélaime, mon cœur ?
Je prends sur moi de lui répondre.
- Nan, c’est rien, ça va passer.
Mais je souffre le martyre.

- Il faut qu’on y aille, il nous attend ! dis-je, en réprimant une grimace, tout en désignant du menton le taxi qui s’impatiente à grands coups de klaxon.
- Mais non, pas question d’y aller tant que tu seras dans cet état. S’il file on prendra le suivant.
Sur ces paroles il me force à m’asseoir sur le canapé confort 6 que j’ai racheté en quatrième vitesse.
Il s’inquiète :
- Tu te sens mieux ?

Mieux ? C’est mon ventre à présent que semble s’arracher une meute de loups affamés. Après quelques secondes d’une souffrance intolérable qui me semblent durer des siècles, il se met alors à gonfler et je comprends enfin d’où vient le problème : Je suis enceinte.

Je crois que c’est la seule fois où j’ai vraiment regretté d’avoir coupé les ponts avec ma famille. C’est à ce moment là que j’aurais eu besoin de la présence de ma mère. Me blottir dans ses bras comme quand j’étais gamine, cacher mon nez dans son giron et me confier à sa tendresse : Maman, j’ai mal. C’est normal d’avoir mal comme ça ?
Mais il n’était plus temps d’attendre, mon énergie s’évaporait comme neige au soleil. Je pris sur moi une fois de plus et adoptai un ton enjoué pour demander.
- On va où ? Au restaurant ?

Pas question de jouer au plus fin. Il fallait que je me restaure et que j’accepte de sortir mon portefeuille. Adrien m’a bien proposé de payer, mais c’était moi qui l’avais invité, c’était à moi d’en subir les frais.
Simplement, quand il s’est écrié en lisant le menu :
- Miam, des spaghettis ! ça fait au moins un siècle que j’en ai pas mangés
J’ai fait celle qui n’avait rien entendu et visé directement la carte des desserts :
Gâteau au chocolat : 8 $. Une dernier coup d’œil pour vérifier qu’il n’y avait pas moins cher et je passai ma commande pour deux.
- J’ignorais que tu étais une petite gourmande s’écria Adrien en me caressant la main d’un geste attendri. Il interrogea.
- Alors, ça va mieux ? Si tu as retrouvé ton sourire, c’est que ça doit aller mieux, conclut-il en se méprenant sur le sens de ce sourire qui lui était exclusivement adressé.

Il a fallu attendre la fin du repas pour que la douleur commence à devenir acceptable. Je proposai alors de porter un toast :
- A Adrien, le futur papa !
- Papa, moi ?! s’étonna-t-il. C’était donc pour ça que tu tenais tant à m’inviter au restaurant. Tu le sais depuis quand ?
- Depuis… ça ne fait pas très longtemps, lui assurai-je en réponse.

- Si ça te fait rien je préfèrerais rentrer maintenant, je suis vannée, ajoutai-je. La fatigue m’était tombée dessus comme un manteau de plomb.
Il scruta mes traits, avisa mes yeux cernés et proposa :
- Tu veux pas que je te raccompagne ?
- Nan, te donne pas cette peine, je vais aller me coucher tu sais, ça serait pas agréable pour toi. Et comme il semblait hésiter je lui assurai une fois de plus.
- Te fais pas de bile, ça va aller maintenant.
23 avril 2007
12. Ne nous fâchons pas

Je me suis offert un lit provisoire de tout confort, énergie 4, afin de me remettre sur pied. Je ne remercierai jamais assez ma bonne étoile de m’être montrée si prévoyante. Un lit à 9 50 $, même provisoire, avec les faibles revenus dont je dispose, ça tenait vraiment de l’exploit.J’ai dormi comme un loir, me relevant juste avant minuit et attendant sagement les douze coups de l’horloge pour remplacer le lit par un frigo grâce à quoi j’ai bu plusieurs canettes de boisson instantanée avant de racheter le même lit.
Vendredi 12ème jour :
Le temps d’aller faire ma toilette et d’avaler un bon gros hamburger, je rentrai chez moi en pleine forme. Elhamas aussi avait dû connaître ces passages où l’on se sent vide de toute énergie comme si une horde de vampires s’était gorgée de votre sang. Je compris pourquoi elle n’avait pas pu échapper à une mort atroce avec un bébé en bas âge et me promis de me montrer plus prudente.

La soirée me réservait un autre genre de scénario.
Selon notre habitude, j’avais invité Adrien pour notre rendez-vous et je m’amusais comme une gamine à sauter dans les flaques de larmes que la neige avait laissées, signes de regret pour son départ. Je ne m’aperçus pas immédiatement de la présence de Laurent rasant les murs dans la pénombre.

Mais lui vit bien arriver Adrien du fin fond de la rue et à cet instant, comprit pourquoi je m’obstinais à refuser ses avances. Je ne savais pas qu’il pouvait se montrer violent, surtout envers une faible femme.
Il m’assena deux paires de gifles magistrales qui me firent voir trente six étoiles.
- C’est pour lui ? Avoue salope ! C’est pour lui que tu m’as plaqué !

- C’est ma fiancée que tu traites de salope, ORDURE ?!
Adrien volait à mon secours, prêt à jouer des poings.
- Parfaitement ! TA fiancée qui aurait dû être la mienne !

Aussi vite que mes jambes purent me porter, j’accourus pour les séparer. Ce rendez-vous n’allait pas se terminer en cauchemar pour une aventure d’une seule nuit qui n’avait jamais trouvé de conclusion.
Je m’interposai :
- Vous n’allez pas vous battre ! Laurent, je t’ai jamais rien promis. Notre rencontre fut une erreur. Je l’ai compris dès le lendemain, je me suis excusée et je t’ai demandé de me considérer comme une amie, rien de plus. Comment as-tu pu t’imaginer que je pourrais être ta fiancée ?
Et toi Adrien, ajoutai-je en me tournant vers lui, c’est très gentil de vouloir m’aider, mais je suis assez grande pour me défendre.
Laurent parti, Adrien me reprocha
- Pourquoi ne m’as-tu jamais parlé de lui ?
- Mais… parce que ça n’en valait pas la peine ! Il n’y a RIEN eu entre nous, je te le jure Adrien. Un baiser langoureux rien de plus, ça n’est jamais allé plus loin et je te connaissais si peu à l’époque. Je venais seulement d’arriver, nous avions juste un peu flirté, rappelle-toi. Dès que ça a commencé à devenir sérieux entre nous, j’ai rompu avec Laurent. Notre aventure était une erreur, comme je viens de le lui rappeler.
Notre rendez-vous qui était tombé dans l’horrible commençait tout juste à devenir supportable lorsqu’il déclara :
- Admettons !
Je compris qu’il n’était pas convaincu de ma bonne foi et qu’il y aurait du travail pour regagner sa confiance.
Je l’entraînai à l’épicerie du terrain communautaire et de là dans la cabine d’essayage où je déployai le grand jeu.
Rien à faire, le rendez-vous touchait à sa fin stagnant entre bof-bof et pas mal.

J’étais au bord de l’épuisement et mon estomac criait famine.
J’avais désespérément besoin d’un rendez-vous paradisiaque.
Finalement, il se laissa convaincre de me donner une seconde chance. Il était temps ! J’ai vu l’heure que j’allais finir comme ma cousine : morte de faim et de fatigue.

Rentrée à la maison en rassemblant mes dernières forces je peux encore me féliciter d’avoir mis suffisamment d’argent de côté pour m’offrir un lit digne de ce nom qui me coûta plus de 1 000 $.

J’étais loin d’imaginer toutes les bassesses qu’un homme s’estimant bafoué pouvait inventer pour assouvir sa vengeance. Si j’avais fini par convaincre Adrien que Laurent ne comptait pas pour moi, Laurent de son côté ne trouva rien de mieux à faire que de me voler régulièrement mon journal et avec lui, les grilles de mots croisés auxquelles j’étais devenue accro.

A minuit moins le quart je revendis le lit, à minuit cinq je me cuisinai une méga salade de gésiers en rêvant d’un plat de spaghettis.

Le lendemain la chance avait définitivement pris mon parti. Je trouvais une assiette de filet mignon toute prête sur une table du restaurant et je m’installai confortablement en repensant à Laurent et aux misères qu’il pourrait me faire. Il allait bien falloir qu’il finisse par entendre raison. Je ne suis pas responsable des élans de mon cœur, qu’y faire s’il n’a jamais battu pour lui ?

Au terme de ma grossesse, je m’inquiétai des kilos que je ne manquerais pas de conserver si je n’y prenais garde.
Je fis un peu d’exercice sur le tapis roulant mécanique où malgré mon inexpérience je réussis à perdre quelques centimètres de tour de taille tout en m’amusant.

C’est vers 11heures, ce matin là que je mis au monde un fils que je décidai d’appeler Engrang (prononcer Engranj).
Engrang Leflouz puisque n’étant pas mariés, Adrien ne pouvait lui donner son nom.

Toutes les mères, - du moins je le suppose -, considèrent leur premier-né comme le plus beau des bébés.
Je n’y faisais pas exception. Je pouvais rester des heures à l’admirer dans son berceau. « Mon fils » la huitième merveille du monde ! Ce n’ est pas sans fierté que j’avais accroché au mur de la cabane qui lui servait de chambre le premier tableau que j’avais enfin terminé en une seule journée. Il m’avait fallu peindre presque sans arrêt, ne posant le pinceau que pour les tâches indispensables comme nourrir ou changer Engrang

Quelques minutes avant le passage de la factrice, je me postais près de la boite à lettres pour récupérer mon journal. C’est ainsi que je pris Laurent de vitesse.
- Tu gagnes rien à faire ça ! Si c’est pas le journal que je te pique, c’est ta poubelle que je renverserai ! a-t-il menacé.

J’ai vainement tenté de le raisonner une fois de plus.
- Ca te donnera quoi ? T’espères que c’est en faisant ce genre de choses que tu risques de me conquérir ? Je vais finir par te détester, c’est tout ce que tu vas gagner.
Il s’obstinait :
- Tu me détestes déjà, ça changerait quoi ?

- Mais où vas-tu chercher ces idées ? Je te déteste pas, me récriai-je.
- Tu vas pas me dire que t’as déjà digéré la paire de gifles que je t’ai balancée ? Tu me détestes ! Ca sert à rien de dire le contraire. Sois un peu honnête pour une fois !

- Tu veux que je soies vraiment honnête avec toi ? Oui ! Sur le coup je t’ai détesté.
- Ha ! Tu vois bien !
- Mais attends ! Laisse-moi finir ! Ordonnai-je.
- J’ai bien réfléchi après coup : Cette paire de gifles, je l’avais un peu méritée. Disons qu’à présent nous sommes quittes. Je t’ai joué un mauvais tour, tu m’as rendu la monnaie de ma pièce. Rien ne nous empêche d’essayer de passer l’éponge et de redevenir bons amis.
Il a quitté son air buté.
- Essayer, ça je peux le faire. Mais je te garantis pas d’y arriver.
C’était un premier pas vers la réconciliation.
13. On a eu chaud et même très chaud
Depuis la naissance d’Engrang l’idée d’aller travailler me vient quelquefois à l’esprit. Alors, j’épluche les petites annonces et je réponds favorablement à la première-venue.
De toute façon, ça ne mange pas de pain : trouver un travail c’est pas travailler et puisque ça me fait plaisir… l’espace d’un moment j’oublie que je ne suis pas comme tout le monde et que je suis contrainte par contrat à l’inactivité forcée.

Une fois mon désir accompli, je m’empresse de démissionner donc pas de paye, et je respecte le contrat.

Mon rayon de soleil, mon espoir, ma vie, c’est Engrang à présent. A défaut de richesse, il connaîtra la puissance de l’amour maternel. Je lui donnerai la meilleure éducation et j’en ferai un homme responsable, un homme d’honneur. Un homme sur lequel on pourra compter et avec qui il faudra compter.

« Manger des spaghettis » une lubie ! Mais une lubie qui s’impose à moi avec plus d’insistance chaque jour. C’est devenu une véritable obsession. Il me suffirait de prendre un taxi et de me rendre au restaurant, mais laisser Engrang seul c’est inconcevable et prendre une nourrice pour ça, ce n’est même pas envisageable. J’ai donc décidé de m’en cuisiner et j’ai loué une gazinière.

Quelques flocons de neige suffirent à distraire mon attention, quelques secondes seulement, mais quelques secondes de trop. Le feu prit sous la casserole et se mit à se propager à une vitesse alarmante. Bien entendu, je n’avais pas installé d’alarme. Pour cela, il eut fallu construire trois murs puis les détruire. Impensable ! Il y avait bien le téléphone mais le temps que les pompiers arrivent, ma gazinière risquait de se retrouver en cendres. Quatre cents simflouzes disparus en fumée, j’en aurais pleuré.

Je me demande encore aujourd’hui, où j’ai trouvé la force et la présence d’esprit de courir décrocher un extincteur et de m’attaquer à ce feu dévorant. Je luttais comme une forcenée priant et ordonnant à la fois.
- Eteins-toi ! Eteins-toi, bon sang ! Faites que la gazinière n’ait rien ! Faites que je récupère ma caution !

J’ai gagné ! Je ne sais pas par quel miracle, mais j’ai gagné ! Le ciel a entendu ma prière, j’ai réussi à dompter les flammes. Quand il ne s’est plus échappé qu’un mince filet de fumée noire et que j’ai constaté que la gazinière n’avait rien, mon cœur a tressailli et mes jambes se sont mises à flageoler.
- J’y suis arrivée ! J’y suis arrivée ! Oh, merci ! Merci ! Merci !
Je ne savais pas bien qui je remerciais ainsi, mais ce que je savais, c’est que seule, sans l’appui d’une force surhumaine, je n’y serais jamais parvenue.

Est ce que ça valait la peine d’avoir couru autant de risques pour manger des spaghettis carbonisés, finalement ? Je me posai la question, en me forçant à les avaler quand j’aperçus Laurent. Il venait de renverser ma poubelle d’un coup de pied rageur en marmonnant :
- J’ai juste dit que j’essayerais, j’ui ai rien promis !
Ne me restait plus qu’à espérer que le temps, qui panse bien des blessures, finirait pas avoir raison de sa rancune.

Adrien m’avait avertie qu’il ne pourrait pas venir ce soir-là et pour occuper ma soirée, je me suis offert un jeu de fléchettes.

Dimanche 14ème jour
Je ne me rendais pas bien compte du temps et de l’attention que pouvait demander un nourrisson. Les biberons, les couches, c’était quand même souvent revenu. Toutes les trois heures, il fallait que je m’y attelle. Ca c’était encore gérable. Mais les crises de larmes qui me laissaient désemparée ne sachant plus que faire pour le calmer, sinon le porter jusqu’à plus soif… Heureusement que j’avais les moyens de m’offrir une bonne literie.
Il était environ cinq heures, alors que je nourrissais Engrang, quand Laurent est revenu me faire sa pantomime.

Il a attendu que je repose Engrang dans son berceau et s’est approché sournoisement pour me dévisser la tête d’une paire de gifles à laquelle j’étais loin de m’attendre.

Si je m’étais écoutée, - moi qui suis d’un tempérament plutôt bouillant -, je lui aurais retourné ses gifles avec des intérêts. Mais la voix de la sagesse me souffla de n’en rien faire. Jusqus'au matin, je passai mon temps à m’aplatir en excuses, voulant bien admettre en vrac : Que ces gifles je les avais largement méritées. Que je n’avais qu’à m’en prendre qu’à moi. Que je comprenais sa réaction. Que… que sais-je encore ? Laurent recevait ces excuses comme un dû, alors que son attitude me révoltait. Comment pouvait-on être aussi lâche pour s’attaquer à une femme à bout de forces et assez borné pour ne pas comprendre qu’il y avait une limite à tout et que son attitude à présent, tournait au harcèlement.

Ce jour-là ma collecte de billets me permit de passer le seuil des 2 000 $ et le désir de gagner toujours plus laissa place à une autre préoccupation : Gagner un point de physique afin d’être en mesure de me défendre si Laurent continuait à venir régulièrement me chercher des noises.
Points : 61

Je consacrai à la gymnastique une grande partie de ma journée mais il me fallut attendre le soir, - dès que j’ai pu m’offrir un appareil de musculation -, pour gagner ce point dont je rêvais.
A ma grande honte, accaparée par ma gym, je m’aperçus que j’avais quelque peu délaissé Engrang.

Je consacrai une bonne partie de la soirée à jouer avec lui et à lui faire des câlins. Il n’avait pas l’air d’avoir tellement souffert de mon manque d’attention, comme je pus le constater avec un grand soulagement.

Il me tardait d’être à demain car c’était enfin le moment de fêter l’anniversaire d’Engrang. Dans cette attente, je me levai avant l’aube pour attendre son réveil tout en étudiant la cuisine. J’avais pu constater avec mon expérience spaghettis, que j’avais encore pas mal de progrès à faire en ce domaine.

Je commandai un gâteau et des bougies qui me coûtèrent presque l’équivalent d’une cueillette. J’aurais pu attendre patiemment qu’il grandisse tout seul, mais je voulais marquer cet événement et rien n’était trop beau pour mon fils. Pour être tout à fait sincère, j’avais hâte qu’il grandisse en espérant que je pourrais mieux cerner ses besoins et calmer ses crises de larmes continuelles.

Qu’il était beau ! A première vue, il ressemblait à Adrien.
Je ne me lassais pas de le regarder, cherchant à retrouver sur son visage les traits de mon bien-aimé. Un examen plus approfondi, m’apprit qu’il avait le nez de son papa, mais mes yeux et ma couleur de cheveux. Un cocktail génétique qui en faisait le plus beau bambin du monde.
Et qu’on ne vienne pas me raconter que je manquais d’objectivité.

Lundi 15ème jour
J’ai eu beaucoup de chance avec Engrang : Il savait se montrer très coopératif, acceptant d’aller sur son pot sans rechigner, jouant tranquillement avec le jeu d’encastrement que je lui avais offert et me rassasiant de câlins et de bisous.
( NB : Notez la baignoire hé-hé !)

Avec lui je découvris toutes les facettes de la maternité. Pas une heure sans qu’il me sollicite pour faire un câlin, réclamer une histoire ou demander à se faire chatouiller. En dehors de ça : les biberons, les bains, les changements de couches et les longues heures d’apprentissage…. Nous étions très proches, très complices.
Mais pour être une bonne mère, on n’en est pas moins femme, et les rendez-vous avec Adrien commençaient à me manquer. Je pris la décision de faire appel à une nourrice pour la soirée.
24 avril 2007
14. Ca tient à quoi le bonheur ?

Je ne sais pas pourquoi, - bien qu’Adrien et moi soyons d’accord pour reconnaître que cette soirée fut un véritable paradis -, elle apparaît dans ma mémoire comme une course contre la montre.

- T’es VRAIMENT obligée de rentrer si vite ? m’a demandé Adrien, après nos ébats dans le bain à remous. Tu veux pas qu’on aille manger quelque chose au restaurant ? Je t’invite !
Pour une fois qu’il m’y invitait, c’était pas de chance. Je déclinai la proposition.
- Nan, t’es gentil, je suis pas tranquille. Et puis la nounou va me ruiner, tu te rends pas compte !

Avant même de descendre du taxi, je criai par la portière :
- Ca y est, je suis rentrée ! Vous pouvez partir maintenant, on va se débrouiller.
La nounou eut l’air surprise.
- Déjà ?!! Vous avez fait vite, dites-donc ! Vous me devez rien que 30 $.
Je respirai : 30 $ pour assurer les récoltes de la journée, c’était un bon investissement.

C’est alors, que faisant fi de tout ce que j’avais pu dire, la nounou alla se servir sur mon arbre à flouze au lieu de quitter les lieux.
Je l’aurais tuée !! J’ai hurlé
- Fichez-moi le camp, voleuse ! Voleuse ! Voleuse !
Mais le mal était fait. Et 70 $ pour une seule soirée, là ça commençait à faire cher.

Mardi 16ème jour
La grande affaire de la journée à été d’apprendre à marcher à Engrang.

Mais au bout de plusieurs heures d’efforts entrecoupées de tâches incontournables, le résultat était acquis : Mon fils marchait !

Et dans la foulée… il apprit à se servir de son pot. Merci la baignoire !

Mercredi 17ème jour
La journée a commencé en fanfare, quand j’ai pu ficeler ma cinquième liasse de billets de 10 simflouzes. Ce qui portait à 2 500 $ ma capacité d’autofinancement.
Points : 86

Adrien avait retrouvé le chemin de la maison pour les rendez-vous matinaux.
- On s’est quittés trop vite hier soir, Hélaime. Ca te dirait d’aller pique-niquer pour le petit déjeuner ?
Me retrouver en tête à tête avec lui était toujours un grand moment de bonheur pour moi. Mais… je dus faire de nouveau appel à l’agence de placement des nourrices et je perdis un peu de mon enthousiasme en constatant qu’il m’avaient encore refilé la voleuse qui se précipita sur le travail journal.
- Attends une minute ! intimai-je à Adrien.

Le temps de sortir le petit lit d’Engrang, de ranger mon arbre à flouze dans la cabane, de verrouiller la porte pour tout le monde sauf pour la famille, et je montai dans le taxi.
Quelle ne fut pas ma déception quand je vis par la vitre arrière, que la nounou se considérait comme faisant partie de la famille ! Heureusement que la cueillette était fraîche. Je me promis que la prochaine fois – s’il devait y avoir une prochaine fois – je barricaderais la porte POUR TOUT LE MONDE - sauf pour moi et encore…

Dès mon retour, j’entrepris d’apprendre à parler à Engang. Ainsi son éducation serait complète et il serait assuré de grandir dans de bonnes conditions.

Accaparée par cette ultime tâche, je ne m’aperçus pas immédiatement de l’arrivée de Laurent.
- Salut ! Ca va ? Tu t’en tires ?
Il y avait une paye qu’il ne s’enfuyait pas comme un voleur après avoir renversé ma poubelle ou chapardé mon journal. Il semblait enfin revenu à de meilleures dispositions.

J’abandonnai l’apprentissage et mis Engrang au lit pour répondre à son salut.
- Heu… je crois que j’y suis allé un peu fort la dernière fois, s’excusa Laurent.
- Ca, tu peux le dire, acquiesçai-je en portant machinalement la main à ma joue, comme si la brûlure de la gifle se faisait encore sentir.
- Je suppose qu’après ça, tu voudras plus entendre parler de notre amitié, alors je suis venu te dire que je regrette, ajouta Laurent en prenant un air misérable.
Je pris le temps de réfléchir.
- Si tu promets, que tu ne recommenceras jamais et si tu te sens capable de t’en contenter. Rien ne nous empêche d’être bons amis, finis-je par conclure.

Au terme de la journée, Engrang avait fini par apprendre tous les rudiments du langage.
Points : 96

Il était temps pour lui de grandir et pour moi, de prendre un peu de repos. J’avais toutes les raisons de me montrer fière de moi. Non seulement j’étais parvenue à lui donner les bases d’une bonne éducation, mais mon petit bonhomme éclatait de joie de vivre. Un vrai miracle !
Points : 101

Pour marquer cet événement, Adrien crut bon de nous offrir un téléviseur géant. Heureusement qu’Engrang était occupé par ailleurs. Je ne sais pas comment j’aurais pu m’y prendre pour lui expliquer que nous ne pouvions pas le conserver. Je l’ai placé dans son inventaire avec le reste. Il sera toujours heureux de le trouver quand je ne serai plus.

Jeudi 18ème jour
Comme cadeau d’anniversaire, j’ai offert à Engrang un jeu de fléchettes qui restera définitivement à la maison.
Pas question de le revendre, tout comme les toilettes et le téléphone. Notre patrimoine se résumait, outre les objets pré-cités à un jeu d’encastrement et un lit de bambin. Quant à la maison… elle ne comptait toujours que 8 murs.

Comme j’étais fière quand mon grand garçon est monté dans le bus de ramassage scolaire pour son premier jour d’école. Fière et soulagée à la fois, car je savais que la cantine de l’école avait la réputation d’être bonne et qu’il serait assuré de ne pas souffrir de la faim.

Notre complicité ne fit que croître et embellir. J’aidais Engrang à faire ses devoirs, nous nous livrions des batailles acharnées de bombes à eau, et le terrain retentissait de rires sonores. Aussi incroyable que ça puisse paraître, je peux affirmer que nous étions heureux.

Ce bonheur, nous n’allions pas tarder à le partager car ce soir là, j’eus de bonnes raisons de croire que je n’allais pas tarder à devenir mère à nouveau.
Beaucoup de femmes m’envieraient mon petit garçon. Engrang était presque toujours de bonne humeur et il ne demandait qu’à se rendre utile à la maison. Un vrai soulagement car cette seconde grossesse s’annonçait plus difficile que la première.
15. Le dimanche au bord de l’eau

Vendredi 19ème jour
Je profitais de ce que Engrang soit à l’école pour me reposer, j’en avais vraiment besoin.
Dès ce deuxième jour de classe, mon grand garçon s’était fait remarquer par ses capacités en logique et il me ramena une jolie prime de 225 $.

Engrang avait le cœur sur la main. Il me proposa de lui-même :
- Maman, je sais qu’on est pas riches, alors cet argent, je t’en fais cadeau.
Je protestai :
- Non, Engrang, non ! Cet argent, tu l’as gagné, il est à toi. Tu veux pas t’acheter un jeu plutôt ou alors de nouveaux vêtements ? Qu’est ce qui te ferait plaisir ?
- Ce qui me ferait vraiment-vraiment plaisir ? Tu veux le savoir ? Ben je voudrais aller à la pêche.
S’il n’y avait que ça, on pouvait toujours s’arranger.

Une fois de plus, nous avons eu la visite de Laurent. Il se montra très aimable. Presque trop.
- Tu es magnifique Hélaime, ce gris t’avantage. Il y a longtemps que je ne t’avais vue aussi radieuse. Si je savais pas que ça te déplaît, j’aurais bien envie de te draguer.

Fallait lui ôter cette idée de la tête tout de suite.
- Tu me trouves radieuse ? C’est peut-être parce que j’attends un bébé.
- Ooooh, t’es enceinte ? Tu le caches où ? dit-il en se penchant vers mon ventre.
Il se redressa l’air incrédule.
- T’es sûre que c’est pas un truc que t’inventes pour me tenir à l’écart ? C’est que ça se voit pas du tout !
- Ca se voit peut-être pas encore, mais ça ne tardera pas à crever les yeux, lui assurai-je.

Engrang fut mon chevalier blanc. Il me tira des griffes de Laurent en m’appelant à grands cris.
- Mamaaaan ! Tu viens jouer ? Je m’ennuie.
- Bon Laurent, le devoir m’appelle, je vais être obligée de te quitter, lui annonçai-je en l’enlaçant amicalement.

Cette nuit-là nous avons eu un violent orage de grêle. J’avais entendu parler de personnes foudroyées et je commençais à me dire qu’un jour ou l’autre il allait tout de même finir par devoir agrandir la maison, ne serait-ce que pour les enfants. Un jour… mais pas tout encore tout de suite. J’appréciai de pouvoir dormir dans un bon lit avec Engrang et des travaux nous auraient de nouveau amenés à recourir au cheapodiscount inconfortable et peu reposant.

Samedi 20ème jour
Grêle et pluie avaient continué à tomber toute la nuit et le matin encore, en mangeant une brioche qu’il avait tenu à fabriquer lui-même dans sa petite gazinière de plastique, Engrang se lamentait.
- Il arrête pas de pleuvoir. On va y aller quand même à la pêche ? Dis maman, on y va quand même si il pleut ?
- Ca va bien finir par s’arrêter, t’en fais donc pas. Je viens d’avoir une idée : Si on y allait avec papa ?
- Wouah, super ! On serait comme une vraie famille alors.

Mon cœur se serra. « comme une vraie famille » avait-il dit. Que n’aurais-je donné pour effacer ce « comme ».
Heureusement, le soleil revint et les 3 000 $ que je comptai et recomptai pour m’assurer qu’il n’y avait pas erreur me firent l’effet d’un baume.
- Tu peux aller te préparer maintenant, j’appelle papa.
Je souris devant son empressement
- Chic ! Chic ! Chic ! On va y aller !
Points : 131

Il était temps d’annoncer à Adrien qu’il allait de nouveau être papa.
- C’est la grossesse ou il me semble que t’as pris des couleurs ? demanda-t-il.
- Je vois pas de quoi tu veux parler.
- Ben… t’es un peu rouge on dirait
- Oh c’est rien ! répondis-je d’un ton léger, j’ai dû attraper un coup de soleil.

Le taxi était arrivé et Engrang tremblant d’impatience s’y était déjà engouffré quand je fus prise de malaise.
Je m’effondrai et perdis connaissance. Le soleil tapait de plus en plus fort et j’étais devenue écarlate.
Si Adrien n’avait pas eu le réflexe de m’hydrater en me lançant un verre d’eau, j’ai bien peur que cet été n’ait été le dernier pour moi.

- T’es sure que ça va aller ? Vaudrait peut-être mieux remettre ça à une autre fois, s’inquiéta Adrien quand le taxi nous déposa au terrain communautaire.
Je me sentais mieux, nettement mieux.
- Nan, t’en fais pas. C’était juste un coup de chaleur, je vais tout à fait bien maintenant.
Engrang mourrait d’impatience
- C’est où maman ? C’est où la pêche ?

Adrien l’emmena au bord de l’étang et l’aida à monter sa ligne tandis que je me réfugiai à l’épicerie où je savais trouver de la fraîcheur auprès du rayon des surgelés.
- Je peux te laisser seul fiston ? Tu vas savoir te débrouiller ?
- Bah-oui, qu’est ce tu crois ? Je suis un grand garçon maintenant, assura Engrang.
- D’accord mon grand, je te quitte alors, je vais rejoindre ta maman.

Il me retrouva à la cabine où j’essayai un nouveau maillot de bain pour le plaisir.
- Pas mal du tout ! s’exclama-t-il avant de nuancer en joignant le geste à la parole: Mais je te préfère encore sans.
- Ca va comme taille ? Vous le prenez ? A fini par interroger la caissière.
- Heu… - je m’empressai de me rhabiller- nan, je crois pas qu’on va le prendre. T’en penses quoi Adrien ? Vaut mieux attendre que je sois plus enceinte, nan ?
- Tu sais TRES bien ce que j’en pense ! répondit-il en me lançant un regard lourd de sous-entendus.

- Vous en avez mis du temps ! Je commençais à avoir faim, moi ! reprocha Engrang.
Je l’interrogeai :
- T’as fait une bonne pêche ?
Il retrouva le sourire :
- Super ! J’ai pris DEUX poissons : un moyen et un ENORME ! Il est où papa ? Il mange pas avec nous ?
- Nan, ton papa était obligé de partir
Son visage s’assombrit et il laissa tomber :
- Dommage !

De retour à la maison, j’eus l’impression d’entrer dans une fournaise et je recommençai à faire un malaise.
- Ca va pas maman ? T’es malade ? s’inquiéta Engrang.
- Cours vite me chercher un verre d’eau ! ordonnai-je.

Je passais une bonne partie de l’après-midi à faire la sieste espérant qu’Engrang réussirait à se débrouiller sans moi. Le brave petit se faisait tellement de souci, qu’il préféra rester à mon chevet et ne quitta pas sa chaise avant de s’assurer que j’allais mieux.

Je me réveillai en fin d’après midi, l’esprit comateux.
- Tu ramasses pas les billets maman ? s’inquiéta Engrang.
Je lançai un regard las vers l’arbre pourtant tout proche.
- Nan, vas-y mon chéri, fais la collecte à ma place, pour une fois tu y as droit.
Il ne se le fit pas dire deux fois.

Je n’aspirais qu’à retourner me coucher et suggérai à Engrang de se faire cuire une brioche.
- Mais surtout, ne reste pas au soleil. Tu vois ce que ça fait quand on prend un coup de chaleur : maman est très fatiguée.
- Je peux pas maman, y a pas de place dans la maison, répondit-il fort à propos.
Ce qui fait que je me décidai enfin à construire deux nouveaux murs afin d’avoir un peu plus d’espace. Il aurait fallu procéder à ces agrandissements dès la naissance du bébé, c’était donc prévu dans le budget.

J’avais espéré que ces siestes à prolongation auraient fini par avoir raison de mon mal. Mais je me trompai. Je tremblai de fièvre, mon corps était brûlant, ma peau de la couleur d’une écrevisse et j’avais beau prendre des douches, je n’arrivais pas à me rafraîchir. Au contraire même. Une fois de plus, je crus que ma dernière heure avait sonné.

Tout allait de mal en pire. J’étais affamée, épuisée, j’étais littéralement morte.
Et le téléphone choisit ce moment pour me délivrer un message alarmant : Des voisins s’étaient plaints de ce que mon fils reste dehors, en plein soleil, sans surveillance. On menaçait de me l’enlever.

J’ordonnai à Engrang de se mettre à l’abri. En voyant dans quel état j’étais, il se mit à hurler.
- MAMAN! TU VAS PAS MOURIR ? DIS MAMAN ! TU VAS PAS MOURIR ?!
16. Une nuit en enfer
C’était l’enfer ! Affamée, épuisée, je ne trouvai même plus assez d’énergie pour aller aux toilettes. Je demandai à Engrang d’appeler la pizzeria, lui ordonnai d’aller se coucher et mentis pour le rassurer
- T’en fais pas mon chéri, maman va bien.
J’ai rassemblé mes dernières forces pour aller accueillir le livreur. Il était en veine de causette.
- Vous ! Vous êtes restée trop longtemps au soleil ! Faut faire attention avec le soleil, un coup de chaleur est si vite arrivé.
Je n’eus pas à répondre, il se rendit compte de lui-même que je n’étais pas en état.
- Vous devriez vous rentrer, conseilla-t-il.

La honte ! Il n’avait pas sitôt tourné les talons que…
D’un autre côté… au moins j’étais soulagée de la vessie.
Je me suis évanouie.
Je ne saurais dire combien de temps, mais sans la pluie, je crois que je ne me serais jamais réveillée.
Manger ! Surtout ne pas rester le ventre creux. La faim, conjuguée à la fatigue, avait coûté la vie à Elhamas.
Adrien qui était passé m’apporter une surprise n’eut pas l’idée de faire le tour de la maison et repartit sans avoir vu l’état de détresse dans lequel je me trouvais.

Dimanche 21ème jour
La fièvre avait quitté Engrang. Je lui demandai d’aller jouer dehors afin de pouvoir récupérer à mon tour.
J’étais à présent surveillée de près par les services sociaux qui m’adressèrent un ultime avertissement.

Vers 15 heures de l’après-midi. Je ressentis les douleurs de l’accouchement.

Après avoir poussé un grand cri, qui eut pour effet de réveiller Engrang en sursaut,
je donnai naissance à une petite fille que je baptisai : Amoua.

Brave Engrang. D’autres enfants se seraient précipités pour aller voir le bébé, mais lui, c’est pour moi qu’il s’inquiétait.
- Maman ! Pourquoi t’as crié ? T’es encore malade ? T’as mal ?
Cette fois, je n’eus pas à mentir pour lui affirmer que le plus dur était passé et que tout allait s’arranger.

Cette nuit là, nous dormîmes dans le même lit, tandis qu’Amoua s’appropriait la maison.
Et je fis enfin l’acquisition d’un frigo d’occasion que nous garderions définitivement.

Lentement, je reprenais confiance en la vie et je recommençai à faire des projets.
Quand j’aurai gagné 3 500 $ nous aurions peut-être une douche ou une baignoire définitive elle aussi. Et puis, il faudrait penser à agrandir la maison afin de pouvoir tous tenir à l’intérieur et ne jamais revivre le même cauchemar.

Lundi 22ème jour
L’automne était arrivé et avec les premières feuilles mortes, le temps était devenu supportable. Nous allions encore connaître de belles journées, mais les risques d’insolation iraient en diminuant.
Engrang m’annonça fièrement qu’il était le premier de sa classe avec une moyenne de 20/20.

La vie reprenait son cours normal.
Je n’avais pas revu Adrien depuis plusieurs jours mais les occupations ne me manquaient pas et je ne pensais pas à m’en inquiéter.

Mardi 23ème jour
Certains jours, c’était le vrai défilé devant la maison. Les braves gens venaient regarder la bête curieuse qui avait choisi de vivre dans la précarité. Leurs réactions m’amusaient car elles étaient généralement pleines de compassion et d’admiration.
- C’est pas possible ! C’est incroyable ! Et vous arrivez à vous en tirer avec deux enfants ?
Mais certains me crachaient leur mépris :
- Pauvre folle ! Et ça se permet d’avoir des enfants en plus !

Peu m’importait ! Tout ce qui comptait à mes yeux, c’était que mes enfants grandissent bien et qu’ils soient heureux.

De ce point de vue, pas de souci. Nous avons fêté ce soir là l’anniversaire d’Amoua.
Quelle joie de constater qu’elle me ressemblait trait pour trait.

Mercredi 24ème jour
Dès le lendemain, je commençais l’éducation de ma petite fille.

Matin et soir, inlassablement.

Il faut le savoir : une fois que les services sociaux ont commencé à fourrer le nez dans vos affaires, ils ne vous lâchent plus.
Moi, j’appelle ça du harcèlement.

Depuis la naissance de sa petite sœur, Engrang me faisait un blocage : il refusait de faire ses devoirs et ne voulait plus se laver. Il était temps pour lui de grandir et de devenir responsable.















